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Philippe Apeloig for Galerie Anatome Paris France Septembre 2009 1/ Dans la société dans laquelle vous vivez, quel est l’état du graphisme? Je suis partagé. J’ai envie de dire que le graphisme va bien quand je le compare au moment où j’ai commencé ma carrière. Il existe désormais, pour le grand public et pour les étudiants, une meilleure connaissance du sujet. En effet, des dizaines de livres paraissent chaque année, la presse spécialisée et généraliste s’intéresse au graphisme, des conférences et des expositions sont régulièrement programmées... En l’espace d’une vingtaine d’années, il y a eu un bond extraordinaire. Difficile de dire que c’était mieux avant. Avant il n’y avait presque rien. C’est la situation économique, la domination de la publicité et la surenchère du marketing qui rendent la pratique du graphisme compliquée. Les conditions sont déplorables: relations difficiles avec les clients (principalement des institutions culturelles sans réel budget de communication) qui trop souvent ne comprennent pas comment travailler de commun accord avec un graphiste, appels d’offres incessants (sans jury compétent), accumulation des validations qui entraîne la détérioration d’un projet, atermoiement illimité quant à la présence des logos des sponsors sur le moindre support imprimé (véritable pollution visuelle que les graphistes sont obligés d’orchestrer), etc. Commence alors une sorte de marche au calvaire. Dans ce contexte désespérant, comment peut-on faire fonctionner un atelier au quotidien, maintenir un travail de qualité, sans devenir un bourreau de travail? Dommage, les graphistes sont cloisonnés au secteur culturel, avec des clients de plus en plus frileux, qui se retranchent derrière des concours. Finalement l’administration, et son cortège de pesanteurs, occupe une place prépondérante dans le processus de création. Ceux qui doivent décider, juger la pertinence d’un design, son originalité, son excellence, ne sont plus là. Autant il paraît logique de consulter plusieurs graphistes dans le cas d’une conception ou d’un changement d’une identité visuelle prévue pour durer, autant la plupart des concours sont inutiles, d’autant qu’il n’y a pas d’argent pour payer ces études. Et je ne vois pas pourquoi les graphistes devraient œuvrer au rabais, ou faire preuve de bénévolat sous prétexte qu’ils vont travailler pour des causes nobles ou culturelles. Heureusement, il existe encore des gens qui ont envie de travailler ensemble et qui s’en donnent les moyens. Les clients doivent toujours être écoutés mais les graphistes ne doivent pas toujours leur obéir. Une des chances offerte aux graphistes, c’est de côtoyer d’autres univers, de rencontrer des personnes érudites, des hommes et des femmes ouverts d’esprits, désireux d’échanger, de dialoguer et de partager. Les graphistes peuvent s’enorgueillir d’avoir à apprendre tout le temps. Impossible de communiquer quelque chose que l’on ne connaît pas. Au début de chaque projet, il faut s’instruire sur le sujet pour lequel on est sollicité. Viennent des «flâneries hasardeuses» dans des domaines très variés, des préoccupations, des questions, des éblouissements. De là naissent les meilleures créations graphiques. Pour cette raison au moins, il n’y pas de raison de se décourager. 2/ Quel doit être le rôle du graphisme? Il a toujours été le même : l’art de la communication visuelle, la communication par des images, par le texte. Une forme d’art du présent. Les graphistes sont là pour créer dans ce domaine suivant l’actualité. Ils sont des artistes qui cèdent à leurs fragilités, leurs craintes, leurs émotions, leur liberté intérieure, et qui transmettent bien entendu leurs visions du monde. Quel autre rôle pourraient-ils avoir? C’est déjà énorme. Le rôle du graphisme est autre que celui d’un strict activisme politique, avec la production d’images dites engagées. Ce rôle est d’avantage celui des intellectuels, d’autant que le champ du graphisme me semble plus vaste. Certes il y a de nombreuses affiches conçues pour défendre des causes extraordinaires tout à fait valables, auxquelles je peux adhérer. Elles sont provocantes mais pas nécessairement réussies. Ce n’est pas la provocation qui rend le graphisme intéressant; c’est de lui donner une histoire. 3/ Comment transmettre le graphisme? Que transmet-on? L’expérience, la compétence, les acquis, les règles, les techniques, la mémoire, les valeurs... Transmettre, c’est savoir donner un espace créatif aux plus jeunes, leur donner l’air nécessaire pour vivre l’instant de leurs études qui va révéler leur personnalité artistique. Et laisser fermenter. Ou plus simplement transmettre l’Histoire et la Passion. La transmission est un garde-fou moral contre l’académisme, l’immobilité, les préjugés, la prétention, la pauvreté artistique. Mais transmettre aujourd’hui devient de plus en plus complexe. Il faut avoir le goût de l’aventure et du courage. Je ne sais pas comment agir avec justesse, dans le sens où les connaissances sont chahutées par l’avancement vertigineux des technologies qui bousculent la pratique du graphisme. Le graphisme s’invente et se réalise autrement, et les attentes des clients et du public évoluent elles aussi. Il ne s’agit pas d’une nouvelle problématique, mais cela est très présent. Le graphisme de demain sera conçu pour être diffusé d’une façon ou d’une autre par l’Internet. Les graphistes, déjà immergés dans ce monde des images sur écran, sont des virtuoses de la technique, et je me sens assez étranger de cet univers. Je sais qu’ils vont forcément développer un langage visuel différent de celui que je connais. Cela se passe dans les écoles d’art et de design mais aussi ailleurs, hors du cadre scolaire. Nous sommes face à une génération de mutants à qui je voue une certaine admiration. Je serais très embarrassé d’enseigner aujourd’hui. Je serais en peine de participer à l’élaboration d’un cursus pédagogique qui place les jeunes dans une situation où ils sauvegarderaient un savoir dont personne ne voudra à l’avenir. Le graphisme qui est en train de se mettre en place, à travers les nouvelles technologies, change la donne. L’impression sur papier intéresse de moins en moins et diminue au profit des nouveaux supports plus dynamiques, plus attrayants, plus rapides dans leur diffusion. Les étudiants en design ne dessinent presque plus; un phénomène qui s’accentue une fois les études terminées. Ils s’expriment bien souvent par des gribouillis, comme je peux le voir quand j’en reçois quelques uns désireux de faire un stage dans mon atelier. La notion du bon dessin a tendance à disparaître. Leur book se regarde désormais sur l’écran de leur ordinateur portable. Quelle standardisation! Je préfère les maladresses des croquis ou des roughs d’autrefois. Personnellement j’aime transmettre ce qui me fait rêver. C’est ce que j’essaye de faire, avec mes modestes moyens, dans l’espace de mon atelier où je suis entouré d’une équipe de quatre à cinq jeunes graphistes. Au jour le jour, c’est tenter de déchiffrer le monde, l’art, le design, et essayer de le faire comprendre. Il y a comme un rituel ici qui se vit avec exigence et discipline et qui se traduit par la joie «sauvage» de pouvoir s’exprimer à travers le graphisme, de révéler la créativité autour des lettres, de privilégier l’approche conceptuelle et non pas stylistique, de s’interroger sur la magie des couleurs, de soigner la qualité de l’impression des créations... J’aime donner à voir par mes yeux, aider les jeunes à apprécier la peinture, la danse, l’architecture, et la typographie. Pour autant je ne néglige pas la réciprocité entre nous, faite probablement d’admiration mutuelle, tant je sais que la nouvelle génération, spontanément et généreusement, me donne à penser. 1/ The state of graphics in the society you live in? I have mixed feelings here. I feel like saying that graphics is in good shape compared to the way it was at the beginning of my career. For one the whole students and the public are better informed about the subject. Dozens of books come out every year, the daily and the specialist press take an interest, there are regular conferences and exhibitions, etc. In twenty years there's been an extraordinary leap forward. Hard to say it was better before ¯ before, there was almost nothing. What makes the practice of graphics complicated now is the economic situation, domination by advertising and marketing overkill. Working conditions are appalling: difficult relationships with clients ¯ usually cultural bodies with no real communication budget and most often no understanding of how to work with a graphic artist; endless calls for tenders (from incompetent committees); countless validations that drain a project's energy; interminable hemming and hawing over sponsor logos ¯ visual pollution the graphic artist has to orchestrate ¯ and their appearance on the least bit of printed matter. It's a constant up-hill struggle. In this kind of soul-destroying context how do you handle the everyday running of a studio and keep the work up to scratch without becoming a workaholic? It's a shame that graphic artists are locked into the cultural sector, with clients who are more and more unadventurous and given to hiding behind competitions. And then there's the dead weight of the bureaucracy that looms so large in the creative process. Those who should be making the decisions, assessing the relevance of a design, or its originality, or its level of excellence, are no longer to be found. It can seem logical to consult several graphic artists for a long-term concept or change of visual identity, but most competitions are pointless and there's no money to pay for the preliminary studies involved. And I don't see why graphic designers should have to work at discount rates ¯ or practically on a charity basis ¯ on the ground that they're serving some noble cultural cause. Fortunately there are still people around who want to work together and can find the wherewithal to do so. The client should always be listened to, but the graphic designer doesn't always have to obey. One of the great things about working in graphics is the contact with other worlds, with knowledgeable, open-minded men and women receptive to change, dialogue and sharing. The graphic artist can boast that he's faced with a constant learning process: you can't communicate something you don't know about, so each new project has to begin with some self-instruction, and with serendipitous rovings through all sorts of fields, concerns, questions and dazzling discoveries. This is how the best graphic creations are born, and for this reason alone one must not lose heart. 2/ What's the role of graphics? The same as it has always been: the art of visual communication, of communication via images and text. An art form of now. Graphic designers exist to create out of what's happening. They are artists who give into their vulnerabilities, fears, emotions and inner freedom and who ¯ of course ¯ pass on their worldviews. What other role could they play? And what they achieve is just incredible. The role of graphics is something other than simple political activism and the creation of "committed" images. This is for intellectuals, while the field of graphics seems to me much broader. True, there are posters everywhere that have been created to serve just causes I personally may support, but these posters can be provocative without being artistically successful. What makes graphics interesting isn't provocation, but providing a story. 3/ Transmission Just what needs to be transmitted? Experience, skill, learning, rules, techniques, memory, values ¯ and more. Transmitting is knowing how to give very young people creative space, provide the right atmosphere for the study period that's going to bring out their artistic personality. It's also letting things ferment. Or, more simply, it's a question of handing on history and passion. Sound transmission protects against academicism, immobility, prejudice, pretentiousness and artistic poverty. But doing it these days is becoming increasingly complex. It takes courage and a taste for adventure. And it's not easy to get it right at a time when the practice of the profession is being constantly upset by mindboggling technological advances. Graphics is developing differently now and customer and audience expectations are changing along with it. This isn't a new issue, but it's one that's very much there. Tomorrow's graphics are going to be designed to go out, in one form or another, on the internet. The artists already engrossed by this world of on-screen images are technical virtuosi, but in a world that's pretty foreign to me. I know they're going to develop a visual language different from the one I'm used to, and this is happening not only in the schools of art and design, but elsewhere, too ¯ outside the educational setting. We're looking at a race of mutants for whom I have to admit a certain admiration. I'd be very embarrassed if I had to teach today. I'd have real trouble helping to draw up a teaching programme that makes young people the custodians of a body of knowledge nobody will want in the future. The graphics currently taking shape via the latest technologies is a whole new ball game. Printing on paper is generating less and less interest and is losing ground to new media that are more dynamic, more attractive and faster-moving. Today's graphic design students hardly draw at all, a trend that becomes even more pronounced when their studies are over: they often express themselves through the mere scribbles I see when they sometimes come to my studio as interns. The notion of good drawing is on the way out, and the pressbook is there on the screen of the laptop. And so standardised! I prefer the clumsiness of the sketches and roughs of the old days. Personally I prefer to hand on what fires my imagination. This is what I try to do, with the modest means at my disposal, with the four or five young graphic artists around me in my studio. It's a day to day matter of trying to decode the world, art and design, and making them comprehensible. There's a kind of ritual involved out of whose exigency and discipline comes the "untamed" pleasure of expressing yourself through graphics, bringing out the creativity attached to letters, emphasising the conceptual and not the stylistic, speculating about the magic of colours and ensuring the print quality of your creations. I love using my eyes to help others see, to help young people appreciate painting, dance, architecture and typography. At the same time I don't forget the need for reciprocity; and this probably comes out of mutual admiration, as I'm very much aware that, spontaneously and generously, the new generation is giving me so much to think about. Philippe Apeloig 19 July 2009 |